Retour au village

Calés dans une boite de transport des plus confortables, Oxi et Link avaient égayé le voyage en rivalisant de vocalises « c’est bon les chats, on arrive, on arrive ». Milo Drame se faisait une joie de leur faire découvrir le petit jardin de la maison où il allait s’installer. Depuis sa dernière visite à Choisy-le-Bois, il avait chargé Emma et Agathe de lui trouver un logement en location, histoire de voir s’il s’habituerait au rythme indolent de la campagne.

Les rues lui semblèrent un peu plus animées, on sentait le déconfinement progressif très avancé. Il aperçut la longue silhouette d’Emma devant sa porte et arrêta la voiture pour la faire monter. Elle lui offrit son plus beau sourire : « Le ménage a été fait, voici vos clés. Bienvenue à Choisy-le-Bois, Milo »

Heureux, qui comme Ulysse…

Située dans les hauteurs du village, la petite maison était coquettement meublée. Emma n’avait pas menti, le ménage avait été fait à la perfection. Il y a avait même dans le jardin de fines grilles de protection qui allaient permettre à Oxi et Link, ses deux félins citadins, de fouler l’herbe sans se sauver.
Milo avait sa maison, les chats leur catio.
– Je ne sais pas comment vous remercier Emma, tout est parfait !
Emma rougit « Il y a un enclos comme ça chez deux de mes clients, alors j’ai insisté auprès de l’agence pour que le propriétaire vous en installe un. Après tout, le village vous est tellement redevable… Et vous n’avez pas tout vu, ajouta-t-elle triomphalement, ouvrez donc le réfrigérateur ! »
Milo s’exécuta. Il y avait là largement de quoi tenir deux ou trois jours, ce qui allait lui laisser le temps de s’installer sans se préoccuper de cette intendance et surtout d’aller rendre visite à sa vieille amie Agathe Fontelune. Ils étaient restés en contact par téléphone depuis son départ, mais rien ne valait partager un thé chez sa malicieuse complice.

Emma prit congé. Milo passa les heures suivantes à installer ses affaires et s’approprier les lieux. La maison n’était pas grande, mais bien suffisante pour lui et ses chats. Il se prépara un déjeuner tardif et léger qu’il prit sur la terrasse.
Le chant des oiseaux… comme cela lui avait manqué ces deux derniers mois. Milo comptait profiter de ses deux semaines de vacances pour se promener aux étangs, rendre visite à Bolek et inviter Emma à dîner.
Cette fois, pas de mort, pas d’enquête.
Il serait un choysien ordinaire.

* * *

L’église sonnait 4 heures quand Milo se présenta chez Agathe. La vieille dame n’avait pas été touchée par le virus qui traînait encore et débordait d’énergie. La petite jungle était plus luxuriante que jamais à la faveur d’une météo particulièrement favorable. Milo ferma les yeux et absorba l’atmosphère quasi magique de ce jardin.
Il sourit « Vous m’avez manqué Agathe ».
– Voyons mon ami, ce ne sont pas plutôt mes gâteaux qui vous ont manqué ?
Ils prirent place sous l’érable. « Je ne devrais pas vous le dire, mais Emma s’est portée volontaire pour préparer votre maison. Elle n’a pas accepté de rémunération. Je crois qu’elle vous apprécie beaucoup. »
Milo baissa la tête « Je pensais l’inviter à diner dès que les restaurants rouvriront… ou bien tenter de corrompre Madame Andrée. Elle accepterait sans doute de nous autoriser à dîner chez elle… »
– Que risquez-vous à demander ?
Elle lui tendit une tassé de thé et une petite assiette garnie.
– Alors Agathe, racontez-moi. Que s’est-il passé ici depuis mon départ ? Comment est le nouveau maire ? Est-ce qu’Eléanore est moins pimbêche ? Est-ce que le presbytère va être vendu ? J’ai entendu que les cloches ont été réparées, c’est le Père Briart qui doit être content !
– Doucement, rit Agathe, n’oubliez pas que le confinement strict vient à peine d’être levé, on n’a pas encore retrouvé notre volume de ragots normal. De ce que je sais cependant, Olga a été arrêtée dès que son état l’a permis. Elle est assignée à résidence, mais de toute évidence, elle ne pourra pas garder le presbytère. L’adjoint au maire assure toujours l’intérim, avec cette histoire de Covid, il n’y a pas encore eu d’élection du maire au sein de l’équipe élue et je doute que ceux qui restaient sagement derrière Philippe Queautaud fassent allégeance à ce type mou et transparent. Le conseil municipal d’installation risque d’être animé… Il va aussi falloir songer à reformer une chorale, il n’y a plus de chef de chœur et aucun candidat pour le moment.

Il était 21 heures quand Milo regagna sa maison.
Dans ce village où il n’avait pas de racines, il se sentit pourtant heureux comme un Ulysse.

Premier sourire de printemps

Il arrivait, par moments, qu’Emma regrette presque la levée du confinement strict. Elle avait réussi à trouver un équilibre entre son désir de sortie et les autorisations auto-signées dont elle avait besoin pour travailler un peu. Cette nouvelle routine lui convenait. Elle s’était ainsi déplacée chez Agathe bien sûr, officiellement trop âgée pour demeurer sans aide, puis chez les Graillot, qui avaient préféré rester au bord de la mer quand les interdictions de déplacement étaient entrées en vigueur. Après les premières séances de ménage nécessaires, elle ne passait plus chez eux que 3 fois par semaine pour arroser les plantes et le jardin. Pierre Desvaux lui avait demandé de l’aider à tenir la maison, après l’arrestation de sa femme, mais Emma avait préféré décliner. Grâce au confinement, elle s’était assurée une nouvelle source de revenus agréable en proposant aux propriétaires de chiens de sortir à la mi-journée des canidés désormais habitués à plus de promenades qu’auparavant. Là encore, elle avait pu se permettre de choisir.

Le seul client dont l’activité n’avait finalement jamais connu de temps mort était la boutique de pompes funèbres de la ville voisine, chez qui plus que jamais Emma devait respecter des protocoles stricts pour se protéger des victimes du virus et désinfecter les lieux. Hormis l’exception faite pour Geoffrey de Saisseval, dont la mort ne devait de toute évidence rien au Covid, les familles n’étaient plus autorisées à approcher le corps des défunts. Les cercueils partaient directement au crématorium ou au cimetière. Il fallait tout le professionnalisme et la délicatesse des Candussi père et fils – Funéraire familial depuis 1950 – pour faire passer la chose. Par une ironie qui ne devait rien au hasard, la boutique qui jouxtait, tenue par Candussi fille était spécialisée dans tout ce qui relevait de l’univers des bébés, de l’ameublement jusqu’aux chaussures.
Des premiers pas jusqu’au trépas, les Candussi occupaient ainsi la place. « Peut-on rêver d’un client plus calme ?» se réjouissait Emma chaque fois qu’elle garait son vélo dans l’arrière-cour.

Le retour de Milo la rendait un peu nerveuse. Il lui plaisait, certes, mais qu’était-elle prête à sacrifier ? Ou plutôt, qu’avait-elle à sacrifier ? Elle qui accordait tant de valeur au calme et à la routine, était-ce bien sage de s’amouracher d’un homme qui portait une arme et traquait malfrats et assassins ? Et s’il ne se passait rien, comment gérerait-elle ? Elle n’était pas dupe des manœuvres d’Agathe, mais elle ne voulait pas brusquer Milo dont elle avait appris le drame intime de la mort de sa femme. Devrait-elle un jour lutter contre son fantôme ? En tous cas, Milo l’avait réveillée, et c’était déjà beaucoup… un peu comme si elle avait dit « Printemps, tu peux venir ! » , la belle saison s’était installée en elle et elle ferait tout pour que cela dure. Elle avait décidé de ne pas retourner à la chorale et de s’inscrire à des cours de boxe – le grand écart entre les deux activités ne l’avait même pas effleurée. Tout ce qu’elle voulait, c’était se sentir plus forte dans son corps, à défaut de maîtriser les élucubrations qui perturbaient son sommeil.

En tous cas, il ne faisait aucun doute que la mort de Queteaud l’avait libérée. Avec le recul elle se demandait même comment elle avait pu se laisser empoisonner par ce type infect qui ne comprenait que les rapports de force. Elle bénissait régulièrement Micheline Desvaux de s’être, somme toute, chargée de faire son ménage…

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans

Milo admira le vélo neuf qu’on venait de lui livrer. Un des plaisirs simples de vivre si près de la nature lui était désormais accessible, à lui les grandes promenades ! Il remplit sa gourde, s’assura que ses deux chats étaient rentrés – inquiétude inutile tant les deux félins citadins se contentaient pour le moment de s’émerveiller à travers une fenêtre du spectacle offert par une famille de pigeons – et prit la route vers les étangs.

Il ne lui avait pas fallu plus de deux jours pour installer toutes ses affaires et prendre totalement possession de sa maison. Avant de quitter Paris, il avait procédé à un tri drastique ce qu’il y avait dans l’appartement, cédant même certains de ses meubles au jeune couple qui l’avait acheté. S’il n’avait pas réussi à jeter tout ce qui le rattachait à sa vie d’avant, il avait trouvé la force de se séparer de ce que Céline, sa défunte femme n’utiliserait plus. D’elle, il ne restait plus qu’une boite renfermant des photos, un pendentif qu’elle ne quittait jamais, des lettres, un flacon de parfum précieusement conservé et des souvenirs.

En 6 ans, Milo était passé par toutes les étapes du deuil : le déni, la colère, le rejet de leurs amis communs dont la fréquentation lui était devenu trop douloureuse puis enfin le chagrin pur. Mais longtemps encore et toujours surgissait sournoisement la sidération. Céline était morte et ne reviendrait jamais. Cette simple affirmation si définitive le frappait comme un uppercut.

 

Rencontrer Agathe, quand bien même les circonstances étaient plutôt tragiques pour Choisy-le-Bois, avait été pour lui une bénédiction. Sa malicieuse amie bien que très âgée débordait d’envies, de projets, de curiosité et de facétie. Il était évident que son existence avait été ponctuée de deuils, de larmes ou d’inquiétudes et pourtant elle incarnait la vie dans tout ce qu’elle a de spontané, d’animal, d’instinctif. Elle se nourrissait de tout ce qu’elle vivait et si parfois il l’avait senti mélancolique, jamais elle n’avait versé dans la nostalgie. Agathe avançait avec confiance… Sa sagesse l’avait touché, mieux, il lui semblait qu’elle en avait partagé avec lui par capillarité.

Oui, il était prêt… simplement jusque là il ne le savait pas. Vendre son appartement parisien, changer de décor, l’obligeait désormais à regarder devant lui, à se projeter, et si Emma lui disait « non », il y aurait un jour quelqu’un d’autre. Il en était intimement convaincu. « Longtemps, trop longtemps, je me suis senti comme un vieux boudoir plein de roses fanées », réalisa Milo, qui avait le spleen poétique.
Il se sentait prêt à fabriquer de nouveaux souvenirs.

De l’amitié

Milo avait laissé un bon souvenir à madame Andrée qui accepta sans hésiter de privatiser sa terrasse pour lui et Emma« c’est comme si je recevais des amis, vous me règlerez plus tard, quand on pourra ouvrir normalement ».  Il s’apprêtait à enfourcher son vélo quand l’appel de Bolek fit vibrer son potable.
– Bonjour Inspecteur, j’ai besoin de vous parler.
– Ha non, Bolek ! Pas « inspecteur ». Je suis en vacances !
Il aimait taquiner son jeune ami et pouvait le deviner gêné et rougissant à l’autre bout de la ligne. Il continua « Vous avez l’air ennuyé. Ne me dites pas que vous avez découvert un cadavre ! Je vous préviens, je n’ai pas envie de vous voir vous ou Gallard autrement que devant une bonne bière. »
Le jeune gendarme hésitait.
– Non, en fait… C’est délicat… J’aimerais vous parler de votre amie, Agathe Fontelune. Vous savez, au sujet de ses… heu… pâtisseries Je peux vous voir après mon service ?

Mi-intrigué , mi-inquiet, Milo lui donna son adresse, et les deux hommes convinrent de se retrouver le soir même.
Il n’avait jamais été dupe de la grande variété de plantes aromatiques que son amie cultivait dans son jardin, mais il avait décidé une fois pour toutes qu’il n’ennuierait jamais la vieille dame pour ce qu’il considérait être – dans ce cas particulier – des peccadilles. Libre à elle de laisser libre court à ses fantaisies culinaires… D’ailleurs, il pouvait témoigner de sa parfaite maîtrise en la matière.
Il se promit de trouver une solution au problème que Bolek semblait sur le point de lui confier.

 * * *

Une pluie fine et bienvenue s’était invitée en début de soirée, mais l’air restait doux et rien n’empêcha Milo de s’activer devant son barbecue protégé sous l’auvent. Il jeta une poignée d’herbes sur les grillades qui lui rappela l’objet de la visite de Bolek.
Il reprit son verre et se rassit face au jardin
– Alors Bolek, je t’écoute (le vouvoiement s’était perdu quelque part entre le marsannay rosé des retrouvailles et le pommard du repas). Qui cherche des noises à mon Agathe ?
– C’est ce qui est embêtant Milo, on ne sait pas. On a reçu une lettre anonyme à la gendarmerie pour dénoncer ses plants de cannabis. Le problème, c’est la photo qui accompagne le courrier. Regarde.

Bolek sortit son portable et afficha un courrier aux fautes trop grossières pour être honnêtes et des photos un peu floues montrant les 3 pots d’herbes. On distinguait  bien Agathe. Il n’y avait aucun doute possible.

Ce qui inquiéta Milo, au-delà de la dénonciation, c’était l’angle de vue… Le paparazzi  était soit perché dans un arbre, soit juché sur un toit voisin, mais en tous cas, il se donnait beaucoup de mal pour espionner Agathe.
Pour violer son intimité.
La vieille dame n’était plus en sécurité dans son petit paradis.

Milo sentit la colère monter en lui. Le village avait déjà connu son redresseur de torts. Il n’était pas question qu’un autre villageois se transforme en justicier masqué. Et certainement pas aux dépends d’Agathe. Dès leur première rencontre, une amitié profonde été née entre eux, « parce que c’était elle, parce que c’était moi », avait décidé  Milo qui s’était immédiatement senti investi d’une mission de protection envers elle.
Au diable les vacances de l’inspecteur Drame.
L’ange gardien d’Agathe venait de prendre son service.

Disparu

« Emma, j’ai besoin de vous. » Il était tard. Milo avait hésité à déranger la jeune femme, mais mu par un sentiment d’urgence, il avait composé son numéro dès le départ de Bolek.

En quelques mots, il lui expliqua la situation. Une menace planait sur Agathe. De quelle nature ? Il était trop tôt pour le dire mais l’expérience avait prouvé qu’à Choisy-le-Bois, on n’était jamais trop prudent. Pouvait-elle trouver des prétextes pour passer chaque jour chez la vieille dame ? De son côté, il s’arrangerait pour installer dans son jardin des caméras équipées de détecteurs de mouvements orientées vers les hauteurs environnantes. Ils passèrent en revue les quelques pisse-froid qui avaient toujours ouvertement médit sur l’esprit libre du village pour des raisons plus ou moins saugrenues, mais qui se réduisaient toujours au fait qu’elle était insaisissable. Milo pensait cependant que l’auteur de la lettre n’aurait jamais eu le cran de se découvrir.
Ils se mirent d’accord pour ne pas inquiéter Agathe. Bolek allait gérer le courrier de dénonciation ; il n’y aurait donc pas de visite officielle pour le moment.
Quand il raccrocha, Milo se rendit compte qu’il avait oublié d’inviter Emma à diner.

* * *

Emma ne réussit pas à se rendormir immédiatement. Il lui semblait qu’après dix années d’une routine savamment entretenue, le rythme des événements s’était accéléré. Pourquoi fallait-il encore que des volontés extérieures viennent mettre en péril l’équilibre et la sérénité d’autrui ? Et pourquoi Agathe ? Mais à la différence de son dernier sujet de préoccupation – le harcèlement dont elle avait fait l’objet de la part de Queteaud – elle n’était plus seule cette fois pour affronter une situation. D’une façon très naturelle, Agathe avait élargi le cercle de la famille qu’elle s’était composée pour y inclure Milo et d’une certaine manière, même Bolek semblait vouloir s’y inviter. Cette pensée la rasséréna et elle sombra dans les bras de Morphée pour les quelques heures qui restaient.

Le lendemain, elle traîna son manque de sommeil jusqu’à la boutique de pompes funèbres. La cadence infernale des enterrements s’était considérablement calmée et il n’y avait pas trop de ménage à faire. En deux heures, elle put même désinfecter le salon funéraire sans être dérangée. Allez, un saut chez les Graillot, et la journée serait terminée… Elle appellerait Agathe pour lui proposer de faire ses courses, ça lui donnerait l’occasion de passer du temps chez elle. Voilà, c’était simple. Le travail manuel n’était pas gratifiant aux yeux de beaucoup, mais ça présentait le double avantage de la variété des tâches et de garder son cerveau libre de divaguer, ce dont elle ne se privait jamais. Le temps passait alors très vite.

Elle ferma soigneusement derrière elle et se dirigea vers la maison de ses clients suivants. Les volets étaient ouverts, étaient-ils déjà revenus ? Oui, la voiture est là… Elle frappa à la porte. Annabelle Graillot ouvrit brusquement « Ho, c’est vous Emma ». Elle semblait déçue. Ses yeux étaient gonflés, on voyait qu’elle avait pleuré.
– Annabelle, je ne savais pas que vous deviez rentrer aujourd’hui, je passais arroser le jardin, mais si vous préférez, je vous laisse, proposa Emma, faisant mine de ne rien remarquer.
– Emma, avez-vous vu Christophe dernièrement ? Annabelle lui parlait tout en regardant nerveusement derrière la jeune femme, comme si elle guettait l’arrivée de son mari.
– Et bien je .. non, je suis venue chez vous deux fois par semaine depuis votre départ et la maison a toujours été vide. Il n’était pas avec vous ?
– Si, mais nous nous sommes disputés et il a décidé de rentrer seul à la maison il y a une quinzaine de jours. Je pensais le trouver ici. Je n’ai jamais réussi à le joindre par téléphone mais je pensais qu’il me faisait la tête. Mais là…

Une heure plus tard, après avoir vérifié auprès de sa banque que sa carte de crédit n’avait pas été utilisée depuis l’achat de son billet de train, Annabelle Graillot déclarait auprès du gendarme Bolek l’absence suspecte de son mari. Elle lui confia une photo récente et donna son numéro de portable.
– Quand avez-vous vu votre époux pour la dernière fois madame Graillot ?
« C’était le 11 mai. » Elle fondit en larmes « il a disparu au coin de la rue, je ne l’ai jamais revu ».

Un seul être vous manque…

« C’était pourtant pas notre première engueulade… » Assise – non, avachie – sur une chaise de la cuisine, Annabelle Graillot était en boucle. Emma avait tenu à l’accompagner à la gendarmerie et après avoir garé le SUV dans le garage, elle préféra s’assurer qu’Annabelle n’avait plus besoin de rien avant de partir. Celle qui accusait pourtant une quinzaine de kilos en trop depuis son arrivée au village semblait soudain avoir rétréci. « D’habitude il ne part pas si longtemps… »
– Ça va aller Annabelle, vous allez voir, il va revenir.
Annabelle la fixa brusquement, comme si elle réalisait seulement qu’elle n’était pas seule.
– Merci Emma, c’est vraiment gentil d’être venue avec moi. Vous avez sûrement des choses à faire, ne vous inquiétez pas, vous pouvez partir.

Quand Emma prit (enfin) congé, Annabelle attrapa son téléphone puis le reposa. Non, ce n’était pas prudent. Pas prudent du tout, même si l’envie de se confier était forte. On ne sait jamais.
Elle se dirigea vers le réfrigérateur et saisit une bouteille de Meursault 2010 prélevée du stock de celles qu’elle proposait à ses clients du Comptoir du Goût. Ça ferait l’affaire. Elle avala le premier verre cul sec. Le second aussi. Pour s’anesthésier un peu. Il fallait au moins ça…
Que s’était-il passé ? Elle se servit un troisième verre et déambula dans sa trop grande maison. La demeure la plus prétentieuse du village. Du volume. De l’espace. De la hauteur sous plafond. « Un petit 756m2 pour deux personnes qui réussissent quand même à se bouffer le nez », ironisa-t-elle, négligeant que c’était elle qui avait marchandé « Si tu veux que je m’installe ici, c’est ça ou rien ». A cette époque, son mari cédait à tous ses caprices, il devait même parfois les trouver touchants.
Ses yeux se posèrent sur des photos de jours meilleurs posées sur une console. Elle passait devant chaque jour et chaque jour elle se demandait « comment avons-nous pu en arriver là ?» Ces photos d’un couple plus jeune, plus mince – enfin, surtout elle, lui avait encore une allure de jeune marié – souriant, complice, amoureux, la narguaient.
Christophe avait pourtant essayé. Il se déplaçait souvent et loin pour son travail et pour qu’elle ne s’ennuie pas, pour qu’elle s’insère dans le village où il avait ses racines, pour qu’elle trouve sa place, il lui avait acheté une échoppe comme quand, petite, ses parents lui offraient de quoi jouer à la marchande. Rapidement, le Comptoir était devenu plus qu’une épicerie, c’était le lieu où on se retrouvait entre bobos et notables à l’heure de l’apéro ou plutôt de l’apéro tardif et Annabelle ne se contenta plus de servir. Elle se servait aussi. Elle socialisait. Plus elle s’entourait de ses nouveaux amis, plus Christophe s’éloignait. Mais elle était souvent trop imbibée pour l’admettre. En très peu de temps, elle avait troqué son doux visage pour des plis d’amertume et des bajoues rubicondes et sa jolie silhouette pour celle plus caractéristique de la trop bonne vivante. Oui, elle servait de bons crus pour n’être que pochtronne…
Ceux qui ne la connaissaient pas – comme ce jeune gendarme, là – pensaient sûrement qu’elle était plus que pulpeuse. Les autres s’en fichaient tant qu’ils pouvaient trinquer.

Elle était revenue dans la cuisine et se mit doucement à pleurer sur son sort. L’alcool, ça aide à évacuer les émotions, bon, plutôt en vrac, mais c’était mieux que rien…
Un seul être lui manquait et tout était désorganisé.
Elle ne pouvait rien faire.
Elle n’avait rien à faire.
Elle se servit un autre verre.

Ceci n’est pas une séparation

Après avoir quitté Annabelle, Emma prit le temps de passer chez elle pour se changer et avaler un déjeuner rapide. Elle avait hâte de partager avec Agathe les derniers événements du village. Agathe… si vulnérable et à la merci d’un tordu qui l’espionnait. Cette pensée lui fit nettoyer rapidement la vaisselle. Elle prit son vélo pour parcourir plus vite la courte distance qui la séparait de la petite jungle.

« Et bien Emma, il est encore tôt pour le goûter», l’accueillit son amie en souriant. Armée d’un sécateur, Agathe coupait des feuilles brûlées sur ses hortensias. La délicate Ozzy sautillait derrière un hanneton qui tentait vainement de s’envoler sous le regard paresseux de Tintin. « Elle a chassé un lézard tout à l’heure, il va falloir que je sois attentive aux oiseaux, elle ne sera pas aussi magnanime que les deux autres. Regarde comme son regard change quand elle chasse, on dirait un fauve » s’extasia Agathe. Elle continua « Puisque tu es là, tu veux bien m’aider à décrocher les mangeoires ? Les mésanges n’ont plus besoin de nous, c’est le bon moment pour les nettoyer ».

Emma se leva, puis réalisant que ce décrochage fournirait à Milo une bonne excuse pour cacher des caméras se ravisa. « Agathe, il faut d’abord que je te raconte ma matinée, pose tes outils et viens t’asseoir. Tu ne devineras jamais… Christophe Graillot a quitté sa femme ».
Emma raconta par le menu son arrivée chez les Graillot, la détresse d’Annabelle et leur passage à la gendarmerie. «Sans être mauvaise langue, ils sont si mal assortis… Il doit avoir rencontré quelqu’un d’autre. » ajouta-t-elle.
– Il me fait de la peine tu sais.
– Il ?
– Oui, le mari. Il est si gentil ! Si désireux de lui faire plaisir. Il a grandi à Morlaye et quand il a été muté à Paris, il a cherché à revenir vivre dans le coin. Il a une belle situation, mais il est resté très simple. Par contre, je n’ai jamais senti Annabelle plus désireuse que cela de venir s’enterrer – c’est le mot qu’elle utilisait – à Choisy.
– Mais la maison, la boutique…
– Ho ça, c’est une façon de lui faire payer. C’est tellement commun… D’ailleurs, le Comptoir du Goût ça lui a donné l’excuse de ne pas être disponible quand il rentrait de déplacement. Combien de fois en rentrant tard j’ai vu Annabelle avec Queteaud et sa clique en train de picoler sous couvert de «dégustation». Je n’ai jamais compris ces femmes qui dépendent financièrement d’un mari et qui en plus le lui font payer. Emma, ma petite, ne te mets jamais dans une telle situation. Récure encore plus de toilettes s’il le faut, mais reste indépendante !

Emma voulut saisir l’opportunité de questionner Agathe sur l’origine de la fortune qui lui avait permis de s’offrir une maison sans jamais avoir travaillé mais Tintin et Aquilée se précipitèrent vers le portail. « Aurions-nous un autre visiteur ? On dirait Milo, quelle belle surprise ! ».
Emma prétexta d’aller préparer un thé pour vérifier dans le miroir de la salle de bain qu’elle avait bien fait de porter une robe d’été colorée plutôt que son sempiternel uniforme de travail. Elle était aussi passée chez le coiffeur mais Milo, trop occupé à gratter le ventre de Tintin tout en étudiant les emplacements possibles pour les caméras rangées dans son sac à dos parut ne pas s’en rendre compte.
– Agathe, si je dérange… je peux passer plus tard
– Mais pas du tout mon ami, pas du tout. Emma me racontait justement quelque chose qui pourrait bien vous intéresser.
« Un de mes clients à disparu » souffla la jeune femme « Je pense qu’il a quitté sa femme» . Milo les considéra, perplexe. « J’ai du mal à comprendre en quoi vous pensez que cela peut m’intéresser ».
– Emma se trompe, Milo. Je ne crois pas une seule seconde que Christophe Graillot ait quitté son épouse. Je pense qu’il lui est arrivé quelque chose. Tout ce que nous voyons cache quelque chose d’autre, ajouta-t-elle, malicieuse. Ceci n’est pas une séparation!

Le pêcheur

Milo et Emma prirent congé d’Agathe en même temps. Ils traversèrent la place où déjà bruissait la rumeur de la disparition de Graillot. Les clients du Commandeur, toujours privés de terrasse, campaient sur les bancs et murets, bière à la main. « On n’a pas de bol quand même » « Ça va pas recommencer ? » « Tiens, c’est pas l’flic de Paris ? Tu crois qu’il est là pour ça ? » « Ça lui pendait au nez à la Annabelle, on peut pas dire qu’elle soit beaucoup à la maison » « Ouais, pour ça, c’est pas chez elle que le couvert est mis à l’heure et que la soupe est chaude! ». Des rires gras accompagnaient ces réflexions.
Emma leva les yeux au ciel en soupirant « Il y a des choses qui ne changeront jamais… mais ils ne sont pas bien méchants, juste trop cons.»
– En attendant, c’est peut-être l’un d’eux qui espionne Agathe. On le saura vite maintenant, répondit Milo, content de lui.
Il avait profité qu’Emma détourne l’attention de sa vieille amie pour installer deux caméras dans les arbres. Il lui suffisait maintenant de suivre les alertes de mouvements.

Un silence s’installa, presqu’une gêne. Emma sentit que Milo cherchait comment lui dire quelque chose quand son portable vibra. Un client. Était-elle disponible pour promener Itchy et Scratchy très tôt demain matin ? Il faudrait par contre passer de suite récupérer les clés… Les deux labradors faisaient partie de ses clients canins favoris : promenade agréable et bon salaire. « Oui, bien sûr ! ». Elle fut presque reconnaissante aux Bourette de l’interruption « Le devoir m’appelle Milo, à bientôt ».

* * *

Durant le confinement les propriétaires de chiens avaient été heureux, certains disaient même chanceux, de pouvoir profiter des moments de liberté supplémentaires en plein air grâce à leurs canidés. Certains maîtres, qui avaient désormais retrouvé leur train-train métro-boulot-dodo mais conscients que leurs animaux s’étaient habitués à plus de compagnie que d’ordinaire, s’étaient attaché les services de promeneurs de chiens. Emma y avait immédiatement vu l’opportunité de joindre l’utile à l’agréable et rapidement sa réputation de promeneuse (très) matinale lui avait valu un joli carnet d’adresses. Elle profitait de la lumière du matin pour faire de belles photos qu’elle partageait ensuite avec d’autres chasseurs d’images, la seule chasse qui vaille, répétait-elle.

Il était cinq heures du matin, elle avançait vers les marais couverts de brume. Elle tenait son appareil en main, un passereau prenait au loin de l’altitude. Les chiens pressés marchaient devant dans les roseaux. Par-dessus l’étang soudain elle vit passer des oies sauvages. Trop rapides pour qu’elle les photographie, elle se contenta de les suivre du regard… Les chiens s’engouffrèrent dans un sentier qui longeait l’eau. Dans à peine une demi-heure, les premiers pêcheurs viendraient s’y installer, avec leurs casse-croûte et leurs seaux de vers. Mais pour le moment, elle pouvait encore laisser les chiens courir librement.
Le fond de l’air était déjà étonnamment doux. Il allait faire beau, encore une journée splendide en perspective. Le soleil s’était levé, au-loin derrière les arbres. Les cygnes traçaient des lignes sur l’eau calme. Quel moment magique… Elle s’accroupit pour saisir l’intimité de maman cygne et de ses trois petits aux plumes encore grises et duveteuses. Emma ne se lassait pas du spectacle que la faune et la flore offraient généreusement. Elle ne supportait pas les promeneurs négligents qui oubliaient toujours derrière eux des emballages de nourriture ou des bouteilles vides, reliefs indécents de pique-niques. Parfois, on trouvait même des vêtements ou des couches de bébé utilisées. « Pourquoi vouloir la nature si c’est pour la dénaturer » songea-t-elle. Scratchy la tira de sa contemplation. Il courait vers elle, une chaussure dans la gueule. « C’est bien mon chien, tu fais du plogging ? T’es rudement bien éduqué » lui dit-elle en lui flattant l’échine. » Il lâcha la chaussure et lui fit comprendre qu’il voulait qu’elle le suive. Un peu plus loin, Itchy s’agitait près d’un campement de pêcheur. Emma s’approcha. Instinctivement, elle n’eut qu’une envie.
Ne pas regarder. Attacher les chiens et rentrer. Mais elle ne put s’empêcher d’avancer.

Deux pieds dépassaient d’une tente. Un encore chaussé, l’autre nu. Leur propriétaire devait être allongé sur le ventre. Sa tête était dans l’eau. Rien dans la position n’était naturel. Une serpette couverte de sang et posée près d’une besace complétait un tableau macabre.
Les jambes flageolantes, Emma sortit son téléphone « oh, mon Dieu, Milo… ça recommence ».

La mort du fils

Ça grouillait de monde. Le légiste, la police scientifique en tenue, les gendarmes et la rubalise, les premiers curieux… ne manquaient que les journalistes. Ha non, justement, ils arrivaient. Le tout avait un air de déjà-vu – ou de déjà–lu : un autre meurtre aux étangs portait la promesse de plus d’articles, plus de clics, plus d’interviews que le déconfinement

Bolek avait pris du galon. C’est lui qui désormais était en charge. Il autorisa Emma à ramener les chiens chez leurs maîtres « Mais tu passeras nous voir après, on prendra ta déposition, enfin, tu connais… ». « Je préfère attendre, je veux savoir si c’est le mari d’Annabelle », répondit-elle en regardant par-dessus Bolek.
Gallard se dirigea vers eux « C’est pas beau à voir, le pauvre gars a passé la nuit la tête dans l’eau. Il n’y a pas de papiers, pas de téléphone, mais pas la peine de finasser, je le connais, c’est le fils Candussi, le gars des pompes funèbres. Bolek, si ça vous ennuie pas, j’aimerais aller annoncer la nouvelle à son père».

* * *

Il était presque 9h00 quand Gallard se présenta à la boutique funéraire, pas encore ouverte au public. Il marqua une hésitation avant de sonner. Dans ce lieu où on vivait de la mort, le légiste saisissait pleinement l’ironie amère de sa funeste visite. Il gagna quelques secondes en regardant dans la vitrine les plaques en marbre qui rivalisaient d’inscriptions sensées dire quelque chose des chers disparus. Ou aux chers disparus, ça n’était pas toujours très clair. Il se demanda comment interpréter celle représentant un téléphone portable « je t’envoie un dernier sms ».
Allez, il ne pouvait pas reculer, Stéphane Candussi était mort, il fallait penser à l’enquête et ne pas perdre de temps.

Il sonna. La silhouette de Bernard Candussi se dessina, distinguée et droite. Quelques minutes plus tard, les mots avaient métamorphosé un solide sexagénaire en un pantin effondré. Il avait compris, mais il ne comprenait pas. Stéphane ne viendrait plus, mais Stéphane allait arriver. Non, il ne viendrait plus. Il saisit l’énormité de la situation et lentement les trop nombreuses implications prirent forme dans son esprit. Candussi, père sans fils… Il regarda autour de lui les cercueils en exposition, les catalogues de tissus, les urnes, il contempla ce qu’il vendait aux gens pour adoucir la mort de leurs proches et réalisa que jamais il n’avait envisagé que ça le concernerait.
Lui qui avait su trouver les mots tant de fois pour les familles endeuillées, qui avait toujours mis un point d’honneur à bien les accompagner, qui était là aujourd’hui pour le réconforter ?

* * *

Milo n’avait pas voulu laisser Emma seule. Il offrit de la conduire à la gendarmerie. Une disparition, un meurtre, ça faisait beaucoup en peu de temps et son expérience le poussait à ne pas croire aux coïncidences. Pendant qu’on prenait sa déposition, il s’isola avec Bolek.
– Alors, on a quoi ?
– Apparemment, il a été attaqué de dos. Il a bien tenté de se défendre, mais en vain. Tu as vu la serpette, c’était pas le petit format…
– On sait quoi sur lui ?
– Un homme sans histoire. Il a toujours travaillé avec son père, pas marié, pas d’enfant. On va interroger son père et sa sœur, elle tient une boutique à coté des pompes funèbres. On va faire un tour dans le voisinage aussi.
– Tu crois qu’il peut y avoir un lien avec Graillot ?
– Je ne crois rien pour le moment, mais toi, visiblement, tu es déjà sur une piste.

Milo ne répondit pas. Son imaginaire s’était déjà emparé des faits, de tous les faits et les assemblait en un seul puzzle au dessin encore flou et aux contours incertains.

Parlez-moi de lui

Gallard était bien embêté. Enfin, lui, il aurait plutôt dit « emmerdé », il était de nature « nature », bon vivant et n’allait jamais chercher midi à quatorze heure. Il se contentait des faits « les faits, ça parle tout seul ». Il les agençait, les détaillait à haute voix même s’il était seul.
Et là, ça coinçait.
Il se tapota le ventre, qu’il avait fort rebondi, signe d’intense réflexion. Il se déplaça autour de la tente, avec une souplesse surprenante pour un homme de son gabarit.
« Alors, là, on a le mort. Arme blanche, des coups nets, probablement portés par surprise. Oui, l’assassin l’a eu en fourbe. Je le vois surgir sournoisement et schlak, serpette, serpette, serpette… Il recule, efface ses empreintes de pas, mais en oublie une. Pourquoi, mon gars ? Et tu te sauves à la hâte en laissant ton outil derrière toi . Non. Ça colle pas. Ça colle pas du tout. »

Maintenant que le corps avait été bougé, il ne restait de Stéphane Candussi que le dessin au sol au d’un corps sans tête. Gallard avait pris des moulages de l’empreinte laissée près de l’eau, mais il n’avait pas grand espoir que l’assassin, qu’il pressentait faussement négligent, ait saisi la serpette à mains nues. Rien dans la tente. Dans la besace, le porte-feuille contenait un peu d’argent et une carte de crédit. Il ne manquait que le téléphone portable.
Il n’y avait plus rien à tirer de la scène du crime, Gallard décida de rentrer au labo.

* * *

Pendant que le légiste faisait parler le mort, Bolek essayait d’en apprendre plus sur le vivant qu’il avait été. Il espérait beaucoup du rendez-vous avec la sœur de la victime. Il se présenta à la boutique « baby rêves » où il fut accueilli par une jeune femme dont le regard cachait mal le désarroi. Tout autour de lui évoquait la douceur, l’innocence tant dans les couleurs des articles vendus que dans les matières plus moelleuses les unes que les autres des vêtements pour bébés. Quel décalage avec le magasin funéraire d’à côté. Christelle lut dans ses pensées « Je sais, c’est le hasard, ma boutique est ici depuis 15 ans et quand l’espace à côté s’est libéré, ça a permis à mon père d’avoir la maison funéraire et la boutique en un seul lieu. C’est nettement plus agréable pour les clients d’être en ville et pas à côté du cimetière. Si cela ne vous dérange pas, je préfèrerais qu’on parle chez moi. »
Bolek découvrit qu’elle vivait dans un confortable duplex au-dessus de son commerce. « Et votre frère ?
– Il loue une maison à l’entrée de la ville. Il refuse d’être propriétaire, il dit qu’il veut rester libre. Il disait. C’est terrible, il va falloir que je m’y fasse.
– Vous étiez proches ?
– Oui, on se voyait tous les jours, notre famille, c’est nous trois seulement vous savez !
– Parlez-moi de lui, avait-t-il des ennuis?
– Non, enfin pas que je sache.
– Une petite amie ?
– Je sais qu’il voyait quelqu’un, mais il ne m’avait pas dit qui. J’ai toujours eu l’impression qu’il s’agissait d’une femme mariée.
Bolek referma son calepin « Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, si quelque chose vous revient, appelez-moi. »
Arrivé à la porte, il se ravisa « Au fait, nous n’avons pas retrouvé de téléphone portable, vous savez s’il le gardait toujours sur lui ? »
– Oui, bien sûr, comme moi ! Depuis la mort de notre mère, nous étions toujours attentifs à être joignable pour notre père.
– On le trouvera peut-être chez lui…

Le bateau ivre

Milo, Gallard et Bolek avaient convenu de se retrouver à la terrasse du Commandeur pour fêter la réouverture des bars et des restaurants. Après presque trois mois de privation, on sentait les clients déterminés à picoler avec application. Le prix des consommations aurait cependant dû pousser plus que d’habitude à la modération, Lucas Rigem, ayant subtilement fait subir une inflation à sa carte « Faut bien compenser les dépenses pour les protections » se justifiait-il, masquant mal une érection à chaque passage de carte bleue.

Après deux tournées (du blanc, du rosé et une bière fraîche), la conversation s’orienta sur les affaires en cours.
C’est Gallard qui ouvrit le bal « Le pauvre gars, il n’a rien vu venir. On l’a attaqué par surprise mais c’est pas ça qui l’a tué. Il s’est noyé. On a retrouvé une empreinte partielle sur la serpette. Sans déconner les gars, qui peut avoir l’idée de se servir de ce genre d’outil ?! »
– On est à Choisy-le-Bois, je crois qu’on a vu pire… non ? Bolek, tu as une concordance pour les empreintes ?
« Pas encore. » Florent sortit son téléphone pour vérifier « Ça devrait plus tarder. De mon côté, j’ai appris que Stéphane Candussi avait une aventure avec une femme mariée. C’est une piste, ça, le mari jaloux. Mais pour le moment, on n’a pas grand-chose. Son téléphone n’a pas été retrouvé. »
– Quant à moi, soupira Milo, je suis sur la piste d’un pantalon rose, pas très discret pour faire de l’accrobranche… C’est tout ce que la caméra a pu capter du voyeur d’Agathe. J’espère qu’il m’en montrera plus ou qu’au moins il sera régulier dans ses horaires… Et pour l’affaire Graillot ? Vous avez trouvé quelque chose ?
– Non, soupira Bolek. Aucune dépense enregistrée, son téléphone ne borne plus depuis son arrivée au village, ses amis ne l’ont pas vu. Il semble s’être volatilisé. Les caméras de la gare ont bien enregistré son arrivée. Plus rien depuis…

Gallard leva la main « Lucas, la même chose s’il vous plait ».
– Votre Graillot a divagué comme un bateau ivre, le taquina Milo. C’est assez ironique puisque c’est sa femme qui picole !
Tandis que la serveuse posait les verres sur la table, le téléphone de Bolek vibra. « Ha, c’est le rapport que j’attendais. Ben merde alors, vous ne devinerez jamais ! L’empreinte sur la serpette correspond à celles de Graillot !»
Gallard prit la parole « Tu veux dire que Candussi était en couple avec Annabelle ? J’y crois pas, il est galbé comme une ablette. J’ai du mal à les imaginer ensemble. »
« Les faits, rien que les faits » rappela Milo. Et ensuite les laisser s’assembler sans forcer, ajouta-t-il in petto.

En attendant que ce moment-là n’arrive, un brin éméchés, les trois amis entreprirent de refaire le monde.

Un carnet tâché de vin

Annabelle Graillot aurait beaucoup de mal à arriver à l’heure à la gendarmerie d’Ossy-la-Ville. Il fallait vraiment qu’elle se calme sur la bouteille. Ça devenait compliqué d’émerger rapidement le matin. Ses traits étaient bouffis, sa tête lourde et ses idées restaient trop longtemps confuses. En plus, elle ne rentrait plus dans rien… « Faut que j’arrête de manger liquide » avait-elle maugréé en tirant sur son jean. Elle se tortilla péniblement devant le miroir. Même ses pieds débordaient de ses escarpins…
Mais c’était plus fort qu’elle. Elle avait commencé à boire par ennui, pour s’insérer et trouver sa place, puis par provocation, et enfin pour la pire des raisons, par habitude. Quand elle s’était rendu compte que dans ce domaine-là aussi elle ne contrôlait rien, c’était trop tard. Sa volonté était émoussée et son couple éventé. Parce que forcément, c’était de sa faute à lui tout ça, elle, elle n’avait pu que subir et fuir. « Boire ou mourir, j’veux pas choisir » murmura t-elle en passant un glaçon sous ses yeux « d’ailleurs, le pire n’est pas la mort, le pire est la manière dont on meurt ». Alors autant s’anesthésier. Faudrait penser à le noter dans son carnet, tâché un soir d’approximation gestuelle, dans lequel ses aphorismes avinés se succédaient.
Ça ne ferait même pas d’elle un Bukowski. Elle n’était que la pochtronne du village.

* * *

« Asseyez-vous, Madame Graillot», l’accueillit Bolek. « Voici l’Inspecteur Drame, il collabore à notre enquête. »
Elle ôta ses lunettes et fit un signe de tête, l’air absent « Vous désirez un café ? » lui demanda Florent Bolek, impressionné par des traits marqués qu’il attribua au chagrin. Il devinait qu’elle avait dû être belle. Mais quand ? La dilatation alcool rendait l’estimation hasardeuse.
« Vous avez retrouvé mon mari ? » lui répondit-elle.
– Non. Mais nous avons quelques questions à vous poser.
Il prit place en face d’elle.
« Madame Graillot, y a-t-il quelqu’un qui pourrait en vouloir à votre mari, ou quelqu’un à qui il pourrait en vouloir ? »
L’hésitation qu’elle marqua, quoique brève, n’échappa pas aux deux hommes.
– Non, pas que je sache, non. Pourquoi ?
– Est-ce votre mari jardine, Madame Graillot ? Ou vous-même ?
– Pour ça, il faudrait qu’il soit moins souvent en déplacement, lâcha-t-elle, amère. Non, il ne jardine pas, et moi je n’aime pas ça. On fait passer une entreprise. Pourquoi cette question ?
Dans sa voix pointait l’inquiétude.
Bolek lui montra la photo de la serpette. « Avez-vous déjà vu ce genre d’outils »
Elle fixa la photo, son angoisse était devenue palpable « Ça ressemble à ceux des jardiniers. Allez-vous me dire…».
Milo l’interrompit : « Connaissez-vous un certain Stéphane Candussi ? »
– On le connait tous au village. Il n’y a qu’une seule maison de pompes funèbres par ici. Mais je ne le connais pas personnellement, si c’est le sens de votre question.
Milo et Bolek auraient pu jurer qu’elle était subitement soulagée. Quand elle prit congé un quart d’heure plus tard, ils étaient certains qu’elle n’avait pas tout dit.

Cherchez la femme, pardieu ! Cherchez la femme !

– Elle ment, décréta Bolek.
– Ou elle ne nous dit pas tout, ce qui revient au même.
– Elle avait déjà vu la serpette, j’en mettrais ma main à couper.
Les deux hommes s’étaient invités chez Agathe pour une pause-café après un déjeuner bâclé dans leur bureau. Il faut dire c’est Bolek qui s’était chargé du repas «du fait maison, tu vas voir, j’ai fait des progrès ». Mais à part les beignets aux fleurs d’acacias en guise de dessert, « une recette de ma grand-mère » s’était-il rengorgé, il n’y avait toujours pas de quoi se frotter la panse.

Agathe Fontelune semblait un peu plus nerveuse que d’habitude. Instinctivement, Milo jeta un œil en direction des caméras. Le détecteur de mouvements avait permis l’enregistrement de la même silhouette masquée, celle d’un homme portant une casquette sombre, vêtu cette fois d’un pantalon jaune et de chaussures de sport vertes. Le voyeur jouait à être vu… était-il possible que sa vieille amie s’en soit rendu compte ?
– Tout va bien Agathe ?
Elle lui sembla alors si petite, si fragile, bien trop vulnérable… « Oui, oui… parfois mon âge devient mon ennemi; Ou plutôt mon point faible… J’ai reçu un courrier intrigant. Anonyme, bien sûr. Glissé sous le portail. »
Elle tira une feuille d’une enveloppe kraft : « vends tant que tu peux encore ».
Milo la saisit « Je peux la garder ? »
– On peut enregistrer une plainte, ajouta Bolek.
– Ma maison attise les convoitises. Ça n’est hélas pas nouveau. Mais ce n’est pas un peu d’intimidation que me fera la vendre. Que deviendraient mes oiseaux ? Je vais être plus attentive à bien fermer mes portes, voilà tout.
Elle attrapa la petite Ozzy, qui, les yeux mi-clos s’assoupit presque aussitôt dans ses bras. « N’en parlons plus, Messieurs… Votre enquête avance ? » demanda-t-elle à voix douce.
Bolek répondit :
– On sait par sa soeur que Candussi avait une maîtresse. On a les empreintes de Graillot sur la serpette et au sol. On peut donc établir un lien entre le meurtre et la disparition. Même si Annabelle Graillot n’a pas lâché grand chose. Par exemple, Candussi couche avec elle, Graillot l’apprend, rentre précipitamment, le tue et prend la fuite.
– Ce serait quand même plus simple de divorcer, avança Agathe. On n’a plus besoin du consentement du conjoint de nos jours. Pas comme à mon époque, ajouta-t-elle, songeuse. Ça me semble un peu expéditif de tuer un rival.
– Je ne connais pas ce Graillot, mais peut-être rend-il Candussi responsable du naufrage de son couple ? demanda Milo.
– Et il serait parti sans argent ? Sans voiture ? Sans téléphone ? Dans ce cas, il faut se demander qui l’héberge, demanda Agathe, pragmatique.
Milo se tourna vers son ami :
– Dis moi, Bolek, tu as retrouvé un ordinateur chez Graillot ?
– Seulement celui de sa femme, on l’a fouillé, ça n’a rien donné. Même pas d’échanges de mails avec Candussi.
– Agathe, vous les connaissez tous les trois. Qu’en pensez-vous ?
– J’en pense, Milo, que rien n’a changé depuis le grand Dumas. Suivons le conseil de son Fouché «Il y a une femme dans toutes les affaires ; aussitôt qu’on me fait un rapport, je dis : « Cherchez la femme, par dieu, cherchez la femme» .

On ne peut pas les confondre

Pour une fois, c’était simple. Les neurones de Bolek étaient en surchauffe. Il anima le trajet du retour :
– Je suis d’accord avec Agathe, il faut chercher la femme… la mystérieuse petite amie de Stéphane Candussi. La piste la plus logique mène chez Annabelle. Ça sent l’enquête rondement menée, à condition de mettre la main rapidement sur le mari en fuite. Peut-être même qu’Annabelle est complice, ça expliquerait que Graillot ne se serve pas de son portable ou de sa carte de crédit. Si ça tombe elle l’aide à se planquer quelque part , elle lui apporte de quoi manger! Je vais passer la voir à l’improviste, on va faire parler son portable…
Le gendarme était volubile… Milo regarda sa montre :
– Il faudra que tu y ailles sans moi, Hastings, j’ai rendez-vous avec Emma.
Hastings ? Mais c’est qui celui-là ? Milo avait vraiment la tête ailleurs, se moqua intérieurement Bolek quand ils se séparèrent.

* * *

Ami lecteur, nous pourrions suivre Bolek chez Annabelle, et ce faisant, que découvririons-nous ?
Il la trouva aussi triste et perdue que le matin même. Elle lui remit sans sourciller son téléphone portable. Elle ouvrit sans rechigner la porte de la remise. Il y traînait bien quelques outils, les basiques de tout apprenti bricoleur, d’ailleurs neufs pour la plupart. Et en tous cas, pas grand-chose pour le jardin. On sentait que le couple déléguait ces tâches-là. Même le magnifique bouquet de pivoines qui trônait sur la console de l’entrée portait encore la carte d’un fleuriste du village.
Bolek repartit déçu, ou brocouille, comme on disait encore dans le bouchonnois.

Nous pourrions suivre Milo, qui devait faire un crochet à l’atelier de réparation de vélos avant de passer se changer pour ce diner qu’il attendait un peu nerveusement. Nous l’accompagnerions alors au Commandeur où il prit une bière en terrasse pour se détendre. Nous entendrions, comme lui, les piliers plaisanter grassement sur la boulangère et ses miches (oui, de tout temps en en tous lieux, un pilier de bar fait des blagues de pilier de bar), supputer sur le traiteur du village voisin et la libraire (noooon , si !) et bavasser sur la boutique de la pauvre Pauline, qu’elle allait peut être devoir vendre si son mari n’était plus là pour assurer les finances (dommage, on trouve de tout au comptoir du gout doux…).
Milo repartit souriant, décidément, la soirée tenait ses promesses.

Oui, lecteur. Il y a les bons limiers et les mauvais limiers.

De l’envie

Milo savait reconnaitre la chance quand il la croisait. C’était une de ses qualités. Aussi, quand il aperçut Pascal Coutin de l’autre côté de la rue, il lui adressa un geste de la main et traversa rapidement. Le garde-champêtre était en civil, ce qui permit à Milo d’entamer facilement la conversation. Avait-il finalement été démis de ses fonctions ?
– Non, non, j’ai rempilé ! Le nouveau maire a même fait voter un budget pour embaucher un vrai policier. Ça va me rendre le travail nettement plus facile.
Le grand gaillard arborait un sourire serein. Il continua :
– Et vous ? Vous vous plaisez au village ? Vous louez dans un quartier sympa !
Milo sourit :
– Oui , même si je trouve qu’on tue beaucoup dans le coin.  Coutin, vous êtes ici depuis combien d’années ?
Coutin se gratta le crâne.
–  Je dirais plus de quinze… Oui… c’est ça, je suis arrivé l’année où le cerf a été mis à mort dans le jardin des Talherbe. La pauvre bête s’était réfugiée mais elle était salement blessée et ils ont préféré « abréger ses souffrances ». C’était horrible, y’avait des gosses pas loin, ça les a traumatisés. J’ai tout de suite compris qu’on vivait à moitié au moyen-âge par ici. Après, les gens ont eu beau râler, faire des pétitions, tout ça, ça n’a jamais rien donné. La chasse à courre, ici, c’est sacré.
– J’ai cru comprendre oui. Vous devez connaitre tout le monde…
Coutin bomba le torse « Ha ça oui. » Il percuta « Mais je peux vous aider Inspecteur ?  Après tout, je vous en dois une. »
– Oui. Mais c’est une demande personnelle et je vous demande la plus grande discrétion. Si je vous disais que quelqu’un veut qu’Agathe quitte le village, ou du moins vende sa maison, ça vous ferait penser à qui ?
– Agathe ? Quelqu’un ennuie Agathe, ha ça non ! Elle a toujours un mot gentil et un café à nous offrir. Agathe… en plus sa maison est loin d’être la plus grande du centre. Celle de son voisin direct est plus grande, avec plus de terrain. Avant, c’était une grande maison comme on en trouve souvent près des églises. Ça a été scindé vers 1916.
Milo sortit son calepin « Et lui, le voisin, il est comment ? »
– Grégoire Fauque, la quarantaine, fils de maquignon, célibataire. On raconte qu’il a vendu sa compagnie à des esseulées richissimes avant d’emménager ici, un peu comme Jean-Marie Bannier, mais plus version trottinette que mobylette.
Coutin riait de sa propre plaisanterie. Il ajouta « Il ne travaille pas vraiment, officiellement il propose à des touristes friqués des visites privilèges pour tâter le cul des chevaux de courses grâce aux contacts de son père entre deux repas à la Table d’Hermione.  Vous pouvez pas le louper, il arpente le village en pantalons en couleur. »
– Je me trompe peut-être mais vous n’avez pas l’air de le porter en haute estime.
Coutin rougit, démasqué.
– C’était un ami de Queteaud vous savez, de la clique à De Saisseval. Il me fait bien sentir que lui et moi, on n’est pas du même monde.

Grégoire Fauque… Le voyeur avait enfin un nom.
Et une motivation, l’envie. Ce bourreau de l’esprit.

Demain, Milo irait flatter le cul des pur-sangs.

Il n’y a pas de hasard…

Emma se réveilla bien avant le lever du soleil, en pleine forme. Le dîner avec Milo s’était bien passé, « simplement, mais parfaitement », se dit-elle, sourire aux lèvres. Madame Andrée s’était surpassée et pour la première fois depuis bien longtemps, Emma considérait son avenir autrement qu’en vieille fille de province. Et cela sans peur, sans serrement de cœur, sans angoisse. Quelque chose s’était produit. Enfin. S’ouvrir aux autres lui semblait désormais plus attirant que de rester solitaire. Elle se projetait même cohabitant avec deux chats ! Elle regarda l’horloge au mur, il était encore un peu tôt pour partager ce potin avec Agathe… Dommage.

Ménage, repassage et promenade des chiens des Bourette : son planning du jour était chargé. L’activité avait repris un peu partout. On sentait une frénésie de retour à la normale. Le « monde d’après » fantasmé et décliné en rêveries éco-responsables durant les premières heures du confinement avait rapidement cédé au « comme avant » plus familier. Il en allait de l’économie comme du moral des gens, c’était devenu la priorité. Emma croulait donc sous les demandes des commerçants obligés de prouver par le manque de poussière que tout avait été nettoyé à la perfection, qu’aucun virus n’avait pu subsister.

Elle avait promis à Annabelle qu’elle passerait lui déposer les clés de voiture qu’elle avait conservées par mégarde. Elle s’arrêterait chez les Graillot avant de commencer sa tournée, ça lui permettrait de s’assurer que sa cliente ne s’était pas endormie sur la table de sa cuisine. Ça s’était déjà produit…
Elle enchaîna les postures de yoga dans un calme absolu, prit un solide petit-déjeuner, puis, elle chargea son sac à dos – gants de ménage, thermos, masques – glissa les clés d’Annabelle dans sa poche et enfourcha son vélo.

Elle ne croisa personne sur la route, le village dormait encore. Par contre, à sa grande surprise, il y avait déjà une voiture garée près du garage. Annabelle avait de la visite ? Emma hésita, devait-elle sonner et prendre le risque de réveiller la maisonnée ? Elle décida de passer par la cuisine, de poser les clés de voiture et de s’éclipser discrètement. Evidemment, elle savait à qui appartenait la voiture. Elle sourit et la prit en photo. Voilà qui va intéresser Bolek, songea-t-elle.

* * *

Milo avait un rendez-vous.
Il avait préparé vêtements et accessoires avec soin. C’est important de savoir se préparer, quand on a un rendez-vous, de faire bonne impression. Ou plutôt de faire la bonne impression. En l’occurrence, d’impressionner. Oui, c’est ça. Impressionner. Rien de coloré dans sa tenue, rien de doux. Du cuir, du noir. Il avait même retrouvé un poing américain au fond d’un carton.
Il avait hésité. Ho, pas très longtemps… Aborder Grégoire Fauque de manière civilisée n’était resté une option qu’une quinzaine de minutes. Renseignement pris, ce fils de avait des connections, de l’entregent. Un coup de fil ici ou là et toute plainte serait étouffée, toute velléité de le mettre face à ses actes même délictueux se heurterait au réseau feutré mais efficace des amis de papa. La bonne société dans ses œuvres. Certes, on prendrait la plainte d’Agathe, on l’enregistrerait, on l’écouterait poliment. Plus plus rien. On l’aurait à l’usure.
Restait la bonne vieille méthode directe. La manière forte.
Milo enfila son perfecto.
Un enchaînement de circonstances, une série d’heureux hasard allaient lui permettre d’aider sa vieille amie.
Il n’y a pas de hasard, murmura-t-il, il n’y a que des rendez-vous.

Flic ou voyou ?

La journée avait pourtant bien débuté pour le gendarme Bolek. Emma lui avait envoyé la photo d’une voiture garée chez les Graillot « non mais ! regarde qui a passé la nuit ici 😯» disait le message. Ça semblait évident pour elle, pas pour lui. Après vérification, l’identité du visiteur donnait à l’enquête une direction inattendue. Si Annabelle avait bien une aventure, ça n’était de toute évidence pas avec Candussi. Alors pourquoi son mari l’aurait-il tué ? C’était pourtant bien ses empreintes sur les lieux du meurtre. Ça s’embrouillait…

Pour l’heure, Bolek était attendu chez les Candussi. Accompagné d’un collègue, il allait une nouvelle fois fouiller la maison du défunt, à la recherche de n’importe quoi, n’importe quel indice qui permettrait d’établir un lien entre lui et les Graillot. Jusque là, rien dans les relevés téléphoniques ou l’historique de l’ordinateur, rien dans ses comptes bancaires, aucun témoignage n’avait pu accréditer une quelconque relation entre Stéphane et Annabelle. Ou Stéphane et Christophe Graillot. Rien…
Bernard Candussi l’accueillit, il semblait avoir vieilli de dix ans depuis la mort de son fils. La mort était son métier, mais la mort des autres. Il accusait mal le coup « J’ai besoin de comprendre pourquoi; ça me ronge » murmura-t-il.
– Quand pourrons-nous récup… organiser les obsèques ? l’interrompit sa fille.
Elle avait changé elle aussi. Si le chagrin avait littéralement dévoré le père, elle, elle était encore visiblement en état de choc. Son frère n’était pas simplement mort, quelqu’un l’avait assassiné. Quelqu’un avait souhaité s’en débarrasser. Elle avait tourné et retourné dans sa tête toutes leurs dernières conversations, à la recherche d’un indice, n’importe quoi qui pourrait aider la police. Comme elle regrettait ne pas avoir cherché qui était la femme mystérieuse qu’il était allé voir en dépit du confinement. Il faudrait qu’elle se concentre plus, que quelque chose lui revienne.
La voix de son père la sortit de ses réflexions.
– Quelle ironie… depuis le confinement aucune famille n’a pu voir le corps des défunts. Ils ne voyaient que des cercueils fermés, sans même être sûrs qu’il s’agissait bien de leur mort. Certains ont tenté de nous soudoyer pour voir leur père, leur mère une dernière fois. Combien de fois Stéphane les a réconfortés… et là, c’est lui, c’est son tour, et je ne suis pas prêt à le voir dans un cercueil.

* * *

La bonne humeur matinale de Bolek n’avait pas pu faire le poids face à la détresse des Candussi. Elle disparut tout à fait quand il fut de retour à la gendarmerie.

Grégoire Fauque était là. Lui qui en temps normal exsudait l’argent frais et la morgue était blême et secoué : il venait d’être agressé. Il voulait porter plainte contre un type grand, vêtu de cuir – dégaine de voyou – qui l’avait gratuitement, sans raison menacé de lui défoncer la gueule et lui casser les pattes, après l’avoir violemment collé contre un mur. Non, vraiment, sans raison, il ne connaissait pas ce type, jamais parlé auparavant… peut-être déjà aperçu entrant chez sa voisine, Agathe, «vous devriez aller la voir. Vous savez, elle a de drôles de fréquentations…»
Tout en Fauque suintait l’arrogance et la duplicité.
« Il n’était venu que pour dire ça, pour salir Agathe !» réalisa Bolek, qui avait reconnu dans le portrait de l’agresseur un Milo déterminé à obtenir les choses autrement.

Fauque, qui n’accordait aucune importance aux subalternes, partit sans même avoir reconnu le jeune Florent sous l’uniforme du gendarme Bolek.

A la Prévert

« Milo, Milo, qu’as-tu fait ? » Bolek psalmodiait en attendant son ami. Il hésitait encore. Allait-il l’engueuler pour la forme ou le féliciter ? Ça ne lui avait pas déplu d’imaginer ce baltringue de Fauque se pissant dessus dans son pantalon moutarde. Tiens, il organiserait une confrontation à la gendarmerie. Ça ferait passer au fourbe l’envie de recommencer à surveiller Agathe et à envoyer des lettres anonymes pour la dénoncer. Il suffirait de lui montrer les captures d’écran de ses exploits en accrobranche. Mais quand même, ça n’était pas des manières… Milo aurait pu y mettre les formes.

Garé en face des Ateliers Dolin – Jardins créatifs situés à la sortie de la ville, il observait les rares mouvements de véhicules entrant ou sortant. Le quartier était calme et peu habité. Cela avait permis aux Ateliers de s’étendre et ce qui avait débuté comme un service de petit jardinage à domicile proposait désormais des plantations, taille de haie ou élagage. C’était un véhicule des ateliers qu’Emma avait photographié chez les Graillot ce matin, il n’avait pas été difficile de comprendre que le jardinier ne faisait pas que s’occuper des pelouses…

La haute silhouette de Milo apparut dans son rétroviseur. Bolek descendit de la voiture pour l’accueillir.
– On s’est changé à ce que je vois !
– Oui, s’amusa Milo, le cuir de ce temps là… mais c’était de circonstances ce matin. Tu m’as fait venir pour ça ?
– Non, mais faudra qu’on en parle. Le jardinier des Graillot a passé la nuit chez sa cliente. J’ai pensé que ça méritait une petite visite.

Bolek accompagna cette phrase d’un coup de sonnette vigoureux. Le portail s’ouvrit et les deux hommes s’avancèrent dans une allée bordée d’arbustes en pots et autres plantes. Un homme en tenue de jardiner s’avança vers eux « On peut vous aider ? »
– Gendarmerie d’Ossy-la-Ville, Inspecteur Drame. Nous voulons voir Monsieur Dolin.
Une femme sortit d’une serre «Je suis Vivianne Dolin, en quoi puis-je vous aider ? »
– Nous menons une enquête sur la disparition de Christophe Graillot. Pouvez-vous nous dire qui est le jardinier qui a pris ce véhicule ce matin ?
Vivianne Dolin jeta un œil rapide sur la photo. Elle regarda Bolek droit dans les yeux. « C’est moi. Il n’y a pas de Monsieur Dolin. Ça vous pose un problème ? »
Bolek parut désarçonné. Milo prit le relais.
– Madame Dolin, entretenez-vous une liaison avec Madame Graillot ?
Elle sourit « Ça n’est pas une liaison, Inspecteur. Nous nous aimons. Même si ça n’est pas toujours facile de le vivre dans un petit village aussi pétri de bien-pensance. C’est pour cela que nous avons prévu de partir. »
– Annabelle Graillot ne nous en a rien dit.
– Avouez que la disparition de son mari la rendrait suspecte, vous n’allez pas lui reprocher d’être discrète ! Messieurs, si vous n’avez pas d’autres questions, j’ai une entreprise à faire tourner.
Elle les salua et retourna dans la serre.
Les deux hommes sortirent des Ateliers.
« Agathe nous a dit de chercher la femme, on l’a trouvée mais on n’est pas plus avancés » Bolek se grattait la tête. Son puzzle avait des pièces en trop.
Son téléphone sonna, c’était Christelle Candussi, il la passa en mode haut-parleur : « Je ne sais pas si c’est important, je veux dire, important pour votre enquête… je ne parviens pas à mettre la main sur le jeu de clés de mon frère ; les clés de la boutique je veux dire ».
Milo lui fit signe de lui passer le téléphone « Madame Candussi, qu’est-ce qui vous fait penser que votre frère entretenait une liaison avec une femme mariée ? »
Il la sentit réfléchir « Parce qu’on se disait tout. Et que là, il a vraiment tenu à ce que le nom de cette femme reste secret. »
Milo la remercia et raccrocha. «  Bolek, tu devrais demander à la scientifique de vérifier s’il y a des empreintes identiques chez Candussi ou sur tout ce qu’on a récupéré aux étangs. » Il ajouta, comme pour lui-même « Trois fleurs, un oiseau, des fossoyeurs, un amour. Décidément, rien ne manque à l’inventaire »

 

Jolie bouteille, sacrée bouteille

Annabelle faisait fébrilement les cent pas dans sa cuisine, un mug de café à la main. Vivianne venait de la prévenir par téléphone « Ma chérie, tu ne devrais pas tarder à avoir de la visite ». La police… Qu’est-ce qu’elle allait bien pouvoir leur dire ? Comment allait-elle justifier son mensonge ? Non, pas un mensonge, une omission, voilà, c’était une omission. Elle s’accrocha à ce détail. Il lui fallait une certitude, c’en était une. Elle n’avait pas menti. Ils ne lui avaient pas demandé si elle avait une aventure de façon précise. Et puis au fond, elle ne savait pas elle-même comment qualifier la nature exacte de ses sentiments envers Vivianne, alors comment en parler aux autres ?

La haute silhouette de Milo se dessina dans la large allée, Bolek lui emboîtait le pas. Annabelle sortit les accueillir « Bonjour messieurs, je crois que je vous dois une explication ».
Elle leur livra cette fois un tableau moins déformé, plus précis de sa relation avec son mari. On était passé de l’expressionnisme au pointillisme. « Encore un effort, songea Milo, et on arriverait à l’hyper réalisme… »
Oui, elle aimait encore Christophe, mais elle s’ennuyait à Choisy. Elle n’avait jamais voulu s’enterrer à la campagne, dans un trou sans soleil. « Il fait si souvent gris ici, j’ai remplacé le soleil, la plage, mes amis par le vin. C’est aussi simple que ça. »
– Et Vivianne Dolin ?
Elle répondit par une question « Vous avez lu Madame Bovary ? Et bien je suis Madame Bovary. Vivianne n’est qu’une conséquence de mon ennui.»
Elle ajouta, amère « Au moins, je ne ruine pas mon mari et je ne me suicide pas à l’arsenic. Je me contente de boire un peu trop, un peu trop souvent. Christophe me le reproche assez, mais Vivianne a su ne pas me juger. Elle me permet de m’échapper.»
– Au propre comme au figuré, Madame Graillot… Pourquoi ne nous avez-vous pas parlé de votre projet commun de quitter Choisy-le-Bois ?
– Partir ? Il n’en a jamais été question ! C’est le projet de Vivianne, pas le mien. Je l’aime bien, oui, mais elle rêve de Normandie. Franchement, quitter un trou pour un autre trou… comprenez bien, j’ai quitté la vie que j’aimais au soleil par amour. Je ne referai pas la même bêtise. Et – elle fit un geste pour désigner la maison – je me suis habituée à un certain confort. C’est grâce à mon mari tout ça. Je ne suis pas prête à tout quitter, même si je veux m’en aller, recommencer ma vie…

* * *

-T’en penses quoi Bolek ?
Pendant leur entretien avec Annabelle, Gallard avait laissé un message sur le portable du gendarme « passez me voir ». Les deux hommes avaient donc pris la route vers son laboratoire et profitaient du court trajet pour débriefer.
-J’en pense qu’elle a un sérieux mobile pour se débarrasser de son mari. T’as entendu, c’est lui qui a l’argent. Et elle nous a encore menti ! Pourquoi ne pas admettre qu’elle va suivre Dolin ?
– Mais ça ne nous dit pas pourquoi des empreintes de Graillot se trouvent sur la scène de crime. Ni quel est le lien avec Candussi.
– Sauf si lui aussi avait une aventure, imagine : Vivianne et Annabelle, Candussi et Graillot, après tout, pourquoi pas ?

Gallard les attendait, visiblement excité «Messieurs, le mort a parlé ! »

Le dormeur

Il n’était pas peu fier, Gallard. Il avait déjà été capable de déterminer les causes de la mort du pauvre Candussi – noyade post coups de serpette – et le menu de son dernier repas : poulet –purée – Gamay. Et puisque rien dans les affaires du mort ne portait d’autres empreintes que les siennes, le légiste s’était obstiné et avait scruté chaque millimètre de peau à la recherche d’une cellule qui ne lui appartenait pas. C’est comme ça qu’il avait trouvé un poil étranger. Un intrus pubien qui racontait une histoire et avait fait naître en lui la certitude que Candussi n’avait pas fait que pêcher au bord de l’étang. Ce qu’il avait facilement vérifié.
Bolek suivait son idée « Un poil de Christophe Graillot ? »
– Non, un poil de femme. D’une vraie blonde. Donc pas c’est pas Annabelle non plus.
-Mais alors pourquoi a-t-on relevé seulement des empreintes de Graillot sur les lieux du crime bon sang ?
Milo sourit. « Quel coupable idéal que ce mari jaloux, c’est presque étonnant qu’il ne nous ait pas carrément laissé un mot d’explication. Bolek, je crois savoir qui a tué Candussi. »
Oui, Milo tenait une piste, il le sentait… Restait à obtenir la preuve qui viendrait valider le scénario tordu – mais après tout, on était à Choisy – qui avait enfin pris forme dans son esprit. Il allait laisser ses pensées s’organiser, il pouvait voir le puzzle se monter presque tout seul. C’est sûr que s’ils pouvaient mettre la main sur le portable de Graillot ou Candussi…
– Messieurs, ma journée est terminée, ça vous dit une bière au Commandeur, proposa Gallard, Rigem a retrouvé le sourire depuis que le Comptoir ne lui fait plus concurrence. En voilà un qui n’est pas pressé qu’Annabelle retrouve l’envie des soirées festives !

Milo allait accepter de bon cœur quand la sonnerie de son portable l’interrompit. Le nom d’Emma s’afficha. Il s’excusa d’un geste auprès de ses compères, fit quelques pas pour s’isoler mais manqua l’appel qui bascula directement en boite vocale. « Milo, il faut venir chez Agathe, vite, il y a eu un accident ». Il répéta le message à ses collègues.
– On t’accompagne.
Bolek activa le gyrophare.

***

La petite place près de l’Eglise grouillait de monde. Une camionnette du SAMU et une voiture de la gendarmerie stationnaient devant chez Agathe. Un cordon de sécurité empêchait les curieux de s’approcher plus près de la maison, mais le brouhaha de leurs certitudes énoncées à haute voix accompagna l’anxiété grandissante de Milo jusqu’au portail qu’il franchit rapidement. Il faillit ne pas reconnaître les lieux. Il y avait trop de monde dans la petite jungle, trop d’humains et aucun félin en vue. Toute la quiétude semblait avoir été aspirée. Il aperçut la haute silhouette d’Emma qui masquait celle d’Agathe. Un infirmier s’activait auprès de la vieille dame. Milo se précipita « Agathe, vous allez bien ? »
– Moi oui, mon ami, mais je n’en dirais pas autant de mon voisin. Je crains qu’il ne soit mort…
Comme pour illustrer son propos, Fauque passa devant eux. Pâle sur une civière.
Tranquille…
Avec deux trous rouges au côté droit…

On ne trouva rien (ou presque)

« Alors, ça raconte quoi ? » Il y avait un macchabée ; Gallard s’était donc automatiquement senti impliqué. Il ouvrit complètement le zip du sac mortuaire dans lequel Fauque était parti pour ce qui serait une interminable sieste et évalua l’étendue des dégâts :
– Pas beau à voir, grimaça-t-il, Bolek, je retourne au labo. Je vous tiens au courant des premières conclusions dans la soirée.
Le légiste disparut avec la camionnette des secours. Milo était toujours accroupi auprès d’Agathe, qui semblait plus tourmentée par l’intrusion dans sa jungle que par la mort de son voisin.
– Il aurait pu faire ça ailleurs, soupira-t-elle.
– Que s’est-il passé, Agathe ?
– Mais je n’en sais rien… J’étais là-haut, je brossais Ozzy – elle désigna la fenêtre sur le rebord de laquelle la petite chatte aimait se prélasser quand le soleil s’y attardait – et j’ai entendu un cri. Je suis descendue et Fauque était là, littéralement empalé sur ma fourche. Une fourche toute neuve… Mon Dieu ! Pourvu que sa famille ne me déclare pas responsable ou coupable de ne pas avoir rangé mon jardin ! Ils en seraient capables, je n’ai jamais rencontré des gens d’une telle malhonnêteté intellectuelle.

Milo décida de ne pas questionner son amie plus avant. Il demanda à Emma de rester auprès d’Agathe et fit signe à Bolek de s’écarter avec lui « Viens, on va regarder, lui dit-il en montrant son portable. Quoi qu’il se soit passé, ça a forcément été enregistré par mes caméras ». Le temps de lancer l’application, les deux hommes purent admirer feu Fauque, grimpant dans des branches, tentant d’attraper ce qui semblait être un petit appareil photo. La seconde d’après, comme ébloui par quelque chose, il perdait l’équilibre et sa silhouette colorée opérait une chute libre.
« En même temps, on ne pourra pas dire que je ne lui avais pas conseillé d’arrêter l’accrobranche » grommela Milo.
– Je vais faire récupérer son appareil, entre ton film et ça, on pourra facilement dédouaner Agathe et la protéger de toute tentative de plainte.

Il fut rapidement convenu de ne pas laisser Agathe seule après le départ des gendarmes. Les quatre amis partagèrent un repas improvisé, au menu duquel les fourberies de Fauque figuraient en plat de résistance.
Agathe ne parut pas surprise d’avoir été espionnée. « Quand il est arrivé, il a voulu jouer au voisin sympathique, mais assez rapidement, j’ai compris qu’il lorgnait sur ma maison. Il m’a même proposé de me la racheter en viager ! En viager ! Comme si j’avais l’intention de mourir !

»

Cette simple éventualité lui semblait inconcevable.
Sa diatribe fut interrompue par un appel de Gallard. Bolek le mit sur haut-parleur et tous apprirent en même temps du légiste volubile que Fauque avait consommé un peu d’alcool ce jour-là, qu’il était mort enfourché quasi instantanément, mais qu’à part un problème de cryptochirdie – qui avait dû lui valoir souvent, le pauvre, le sobriquet de mono-couille, aucune pathologie – bref, tel un Charles Bovary, on l’ouvrit, mais on ne trouva rien…

***

Milo et Bolek déposèrent Emma chez elle. Elle décida de profiter de la douceur du soir pour arroser son petit jardin. Elle se dirigea vers sa remise pour prendre son arrosoir et d’arrêta net. Quelque chose clochait… Où est le verrou ? Elle sortit immédiatement son téléphone.
– Milo, quelqu’un est entré dans ma remise.
– Reste où tu es, on revient !
Les deux hommes étaient à peine deux rues plus loin et firent demi-tour. Emma attendait, n’osant plus rentrer chez elle.
– On t’a volé quelque chose ?
Emma regarda autour d’elle « à première vue, non, il ne manque rien ; attends, il y a quelque chose qui brille à côté du terreau » Elle attrapa à l’aide d’un petit tuteur un trousseau de clés. « On ne m’a rien volé, on m’a apporté les clés de chez Candussi et Fils »

Où vont les fleurs ?

Existe-t-il seulement une bonne saison, un temps idéal pour un enterrement ? Milo avait beau retourner cette question dans tous les sens, aucune réponse ne lui était satisfaisante. La pluie et un ciel couvert pouvaient contribuer à accentuer un chagrin, comme autant de manifestations d’un mauvais sort. Un soleil radieux pouvait par un insolent contraste souligner la vanité de la vie.

La voix grave, quasi lugubre en ces circonstances, de Marlène Dietrich se fit entendre par les haut-parleurs du funérarium et le sortit de ses pensées « qui peut dire où vont les fleurs du temps qui passe ? ». Le chant prit le peu de place qui restait entre les gens. Les paroles de la chanson résonnèrent, chacun sembla subitement plongé dans des réflexions sur l’éphémère des choses dont l’importance cesse à la seconde du dernier souffle. Milo ne doutait pas que dès le sortir du cimetière, ceux qui n’étaient pas littéralement rongés par le chagrin auraient déjà commencé la liste des changements qu’ils donneraient à leur existence, puisqu’après tout « la vie est si courte ».
Oui, surtout quand on se fait assassiner à mi-parcours…

Milo observa la foule, plus clairsemée qu’au funérarium, rassemblée pour le dernier au-revoir à Stéphane Candussi. Sa famille était là, le père, toujours hébété et abattu. La sœur, plus nerveuse, regardant autour d’elle, se demandant si parmi les mines rougies se trouvait celle, sournoise et maquillée de deuil, de l’assassin.
Milo reconnut peu ou prou les mêmes notables du coin, rendant hommage au père plus qu’au fils, quelques amis ou membres de la famille venus de loin et bien sûr les gens du village qui se sentaient sinon concernés au moins obligés d’exprimer du respect envers le commerçant dont fatalement chacun pouvait avoir – ou avait eu besoin un jour.

Après une brève mais émouvante cérémonie, un cortège se forma en direction du cimetière. Se fondant dans la foule, Milo laissa ses oreilles traîner. « si c’est pas malheureux d’enterrer son fils » « on est maudits à Choisy, t’as appris pour Fauque ? » « ouais, ça tombe comme à Gravelotte en ce moment » « au moins, lui, il est sûr d’enterrer son mort, Martine, elle, elle a à peine aperçu le cercueil, ça aurait pu être n’importe qui dedans ! ». Maigre consolation, songea Milo.

Autour du caveau familial, Bernard Candussi prononça péniblement quelques mots. Christelle fit signe à une de ses amies qui entama a capella la chanson déjà jouée au funérarium. Il suffit parfois de peu de choses. En voyant les branches de mimosa tomber sur le cercueil blanc, au moment où la chanteuse interrogeait « quand saurons-nous ?» Milo eut enfin son épiphanie.

Il n’y a pas d’amour heureux

Milo attendit la fin de la cérémonie pour se diriger vers Agathe, assise à l’ombre d’un chêne qui avait dû être le témoin d’un nombre incalculable de chagrins. « Je vais avoir besoin de vous » lui souffla-t-il. Il lui expliqua en détails ce qu’il attendait d’elle.
Il ne lui fallait que quelques informations, mais interroger de manière formelle les Candussi lui paraissait plus que délicat. S’il se trompait, si jamais son intuition lui jouait un tour, il aurait honte d’avoir accablé plus encore un père endeuillé. Surtout, il pressentait qu’Agathe saurait, lors d’un délicat conciliabule, obtenir les pièces dont il avait besoin pour compléter son puzzle.

Après une heure de textes, chants et recueillement, quand tout le monde eut quitté le cimetière, Milo prit le bras d’Agathe et les deux complices se dirigèrent vers les Candussi père et fille pour leur présenter leurs condoléances. Puis, tandis que Christelle s’écartait pour s’entretenir avec les employés du cimetière de détails qu’elle voulait importants, Agathe serra les mains du père, ravagé par un chagrin insondable. Elle murmura des mots qui l’apaisèrent, même s’il aurait été bien en peine de les répéter, et le fit asseoir.
Milo sourit. Agathe serait parfaite.
Il était temps de rejoindre Bolek.

***

« Y’avait pas d’empreinte sur le porte-clés de Candussi, même pas les siennes ! » Bolek semblait on ne peut plus dépité.
– Ça nous raconte pourtant une même histoire, répliqua Milo. Le coupable veut nous orienter vers d’autres suspects. Mais je pense qu’on va le coincer.
Les deux hommes se rendaient chez Annabelle Graillot. La jeune femme les attendait et leur ouvrit la porte avant même qu’ils n’aient sonné. Elle avait reçu une lettre… de son mari. Elle semblait agitée, perdue. Sans trop d’espoir, Bolek enfila des gants, rangea l’enveloppe dans une poche en plastique et saisit la lettre « Je ne t’aime plus, je te laisse tout. Je pars tout recommencer ailleurs. Bonne chance à toi ».
– C’est tout ? demanda-t-il en retournant la feuille.
– Madame Graillot, à qui appartient cette maison, à vous ou à votre époux ? l’interrompit Milo.
– A nous deux. Christophe l’a fait mettre à notre nom.
Annabelle, sonnée, répondait de manière mécanique. Se faire larguer par lettre ? Un bien étrange et douloureux divorce…
– Et vos comptes bancaires ?
– Pareil… Nous sommes mariés sous le régime de la communauté de biens, mais qu’est-ce que ça a à voir avec…
– A votre avis, est-ce-que votre mari était au courant de votre relation avec Madame Dolin ? Fidèle à lui-même, Bolek suivait son idée.
Annabelle le fixa, l’air pensif.
– Je ne m’étais jamais posé la question… nous nous voyons chez Vivianne, sauf bien sûr quand elle vient travailler ici. Mais je ne vois pas comment Christophe aurait pu se douter de quoi que ce soit.
Milo la regarda, calme « Vous avez raison Madame Graillot. Je ne pense pas que votre mari se soit jamais douté de quoi que ce soit »

Un tel est mort

La silhouette pourtant généreuse de Gallard disparaissait sous une combinaison intégrale – il était protégé des pieds à la tête. Il enfila ses gants, fit un signe de tête. Pour la troisième fois de la matinée, il était prêt.

Derrière une large vitre, dans une petite salle attenante, un couple prit place sur deux des chaises mises à leur disposition. Leur stress était palpable, et Florent Bolek avait toutes les peines du monde à les apaiser. Les Lambert avaient accepté qu’on exhume le cercueil de leur fille, décédée pendant le confinement, mais à une seule condition : qu’on leur permette d’assister à la funeste opération. Ils avaient été privés de cet au-revoir et même s’ils n’avaient pas compris pourquoi c’était nécessaire d’exposer leur enfant aujourd’hui, ils s’étaient dit qu’ils tenaient une chance de revoir son visage une dernière fois…
Deux assistants vêtus de la même tenue que Gallard firent leur apparition, poussant un chariot sur lequel un cercueil blanc était posé. Madame Lambert étouffa un sanglot et nicha sa tête dans l’épaule de son mari. Aurait-elle seulement la force de regarder ?

Gallard examina le cercueil. Le sceau de cire rouge qu’il avait apposé il y avait à peine deux semaines était toujours en place, les fermetures intactes… il les fit sauter en douceur et ses assistants soulevèrent délicatement le couvercle. Amélie Lambert reposait paisiblement. Si aucun maquillage n’était venue l’embellir, on devinait pourtant clairement qu’elle ne reposait pas seule.
Christophe Graillot lui tenait compagnie.

Femme fatale

Les Lambert, sous le choc, se mirent à demander des comptes : Qui était cet homme dans le cercueil de leur fille, ou plutôt qui était cet homme avec leur fille ? Comment une telle chose avait-elle pu arriver ? Et puis, où est Candussi ? Il leur avait pourtant assuré que tout serait fait dans les règles ! Ils avaient payé sans lésiner, choisissant un luxueux modèle capitonné, le plus cher du catalogue. Ils avaient pris le temps de sélectionner un matelas blanc délicat et un coussin brodé, une couverture assortie au tour et au ciel du cercueil… Rien ne devait être trop beau, trop doux pour leur princesse et ils étaient là, à regarder du bois nu ! Seul l’extérieur, avec ses six poignées et sa plaque personnalisée, prouvait qu’il s’agissait bien du cercueil de leur fille. Ils se revoyaient au cimetière, pleurant leur enfant… et pendant tout ce temps ce type était calé, là, contre elle, salissant leur deuil et violant une dernière intimité ! Qui avait osé ? Pourquoi ?
La tristesse laissa progressivement place à la fureur, ils exigeaient des réponses.
Dans la pièce d’à côté, Gallard, qui n’avait rien perdu de leur réaction, s’approcha du micro « Madame Lambert, Monsieur Lambert, je veux vous affirmer que ce corps n’était pas là quand j’ai assisté moi-même à la fermeture. Comptez-sur nous pour faire toute la lumière sur cette intrusion. Nous vous promettons de réparer les choses, et si vous êtes d’accord, vous pourrez assister à la fermeture du cercueil, le modèle que vous avez choisi, dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui, dès que nous en aurons terminé avec nos prélèvements.
Bolek, reprit-il, nous allons devoir procéder à l’autopsie de Christophe Graillot et relever les empreintes. » Gallard coupa le micro et lui et ses assistants se mirent au travail.
Tandis que les Lambert étaient pris en charge, Bolek, sous le regard amusé de Milo, fulminait.
Il était évident que Gallard allait découvrir que Graillot n’était pas mort de mort naturelle, ça crevait les yeux ! Alors, serpette encore ? Ou poison ? On le saurait rapidement… mais en attendant – il fit signe à un collègue – il fallait convoquer Annabelle Graillot, et tout de suite ! Car quelqu’un avait menti. Quelqu’un avait profité du virus pour se débarrasser d’un gêneur en toute discrétion, quelqu’un se retrouvait libre – et riche – à peu de frais… mais ce quelqu’un ne pouvait pas avoir agi seul, oh non ! Forcément il y avait eu un complice. Stéphane Candussi ? Oui, ça se tenait… Stéphane, utilisé sans aucun doute pour avoir accès à la chambre funéraire… Stéphane, séduit puis éliminé. Annabelle, femme fatale, vendant ensuite tous les biens communs, gardant l’argent pour vivre ailleurs avec Vivianne. Ou même sans Vivianne d’ailleurs, si ça se trouve ! Bolek s’en voulait de s’être laissé abuser par ses larmes, il l’avait pensée trop imbibée, trop vulnérable pour manigancer quoi que ce soit… Agathe avait pourtant conseillé de chercher la femme.
Ha ça, Annabelle ne l’y reprendrait pas deux fois !

***

Annabelle Graillot, le teint rubicond, fit son apparition à la gendarmerie moins de trente minutes plus tard, flanquée de Vivianne.
– J’ai fêté mon divorce, annonça-t-elle, amère. C’était plus sage de me faire conduire.
Bolek allait protester, mais Milo posa sa main sur son bras « Vous avez bien fait Annabelle, suivez-nous mesdames ».

Bolek ne put s’empêcher d’admirer les talents de comédienne d’Annabelle Graillot, quand elle découvrit à travers la vitre le corps de son mari, dont seule la tête dépassait d’un drap qui recouvrait les marques laissées par Gallard et par l’assassin, la surprise parut totale. Elle faillit s’évanouir, manqua d’air, eut du mal à respirer, bref, elle offrit le parfait portrait de la veuve choquée et éplorée. Elle ne comprenait rien. «C’est pas possible, ça n’a pas de sens !» Elle voulait le toucher, le secouer, le réveiller… Heureusement, sa fidèle Vivianne la soutenait, la serrant dans ses bras. « Il lui faut un verre d’eau » demanda t-elle.
Bolek s’approcha de Milo, presque admiratif :
– Elle est douée, hein ? Bon, au moins, ça l’aura dessaoulée ! murmura-t-il.
Pour seule réponse, Milo se mit à fredonner « everybody knows she’s a femme fatale ».

On ne badine pas avec l’amour

En plus de deux heures d’interrogatoires, Annabelle offrit à Bolek un large éventail d’émotions, passant sans transition de l’abattement à l’hystérie.
Mais elle ne lâcha rien. Et Bolek non plus.
Elle nia avoir eu une aventure avec Candussi, un type qu’elle connaissait à peine, elle ne savait pas pourquoi les empreintes partielles de son mari se trouvaient sur les lieux du crime et non, elle n’avait pas opté pour un veuvage expéditif. Non ! D’ailleurs, elle n’était pas à Choisy quand il y avait disparu, il n’avait qu’à vérifier… « Mais faites votre travail ! » hurla-t-elle. « Nous le faisons » répliqua sèchement Bolek. Sa détermination à élucider ce qui s’était avéré être un double meurtre s’était trouvé renforcée par l’humiliante certitude d’avoir été berné par la pochtronne du village. Il n’allait rien négliger, Annabelle irait méditer sur la portée de ses actes en prison. Foi de Bolek.

Assise dans une petite salle d’attente, Vivianne entendait tout depuis que Milo avait mal refermé la porte, après lui avoir porté de quoi boire. Le harcèlement dont elle était témoin auditif la rendait malade. Annabelle allait-elle le supporter ? Franchement, après les heures d’angoisses et d’attente, les montagnes russes émotionnelles des derniers jours, rien n’était moins sûr. Il allait falloir qu’elle s’occupe d’elle quand elle sortirait de cet interrogatoire…

La patience était une des nombreuses vertus de Vivianne Dolin. La patience et l’opiniâtreté.
Il en avait fallu pour réussir en tant que chef d’entreprise dans un métier où les hommes étaient majoritaires. Elle avait montré l’exemple, relevé ses manches, manié les outils et supporté les intempéries sans jamais rechigner. Il avait aussi fallu une grande force de caractère pour vivre ouvertement son homosexualité dans un village où être catholique pratiquant – avec le cathé hebdomadaire pour les gamins, les bénédictions de buis et autres cérémonies de rameaux au son de cloches dignes d’une cathédrale – était la norme. S’il y avait eu des remarques dans son dos, elle n’en avait jamais entendu parler. Et de face, personne n’avait jamais osé.
Elle avait réussi.
Tout le monde la connaissait, tout le monde respectait son travail et sa force de caractère. Sa seule faiblesse, sa récente faiblesse, c’était Annabelle. En toute discrétion, car pour Annabelle, c’était nouveau, fragile, incertain. Vivianne le sentait bien, mais au moment de mourir, elle pourrait dire « j’ai souffert, je me suis trompée quelquefois, mais j’ai aimé ». Et ça lui suffisait, ça justifiait de vivre cet amour de façon cachée. D’ailleurs, qui savait ? Certainement pas Christophe ! Même Emma qui s’occupait de la maison des Graillot ne s’était jusqu’alors jamais rendu compte de rien. Agathe, peut-être, oui, Agathe, elle comprenait tout, mais ne jugeait pas, ne bavassait pas…
Et maintenant, leur secret allait être connu de tous, passer d’idylle à ragot. Leur amour allait être sali, devenir un sujet de conversation et sa douce Annabelle ne le supporterait pas…
Vivianne entendit enfin Bolek libérer Annabelle. Elle jeta un regard noir au gendarme dont la frustration était palpable.

***

Tandis que les deux femmes quittaient la gendarmerie, Milo fit signe à Bolek « On les suit ». Il avait bien l’intention d’attendre un faux pas, même si ça signifiait des heures de planque.
Leur filature les mena d’abord chez Annabelle, qui sortit au bout de quelques minutes avec un sac de voyage. Elles s’arrêtèrent ensuite chez Viviane où en effet, il sembla qu’Annabelle allait s’installer.
Bolek et Milo se relayèrent pour fermer les yeux et partir au ravitaillement, dérangés seulement en début de soirée par Gallard qui leur fournit des informations sur la mort de Graillot. Visiblement drogué, il avait été tué d’un coup derrière la tête. Les empreintes sur le cercueil étaient inexploitables, tout comme celles à l’intérieur. Mais le poil trouvé sur Candussi avait parlé et … et ce fut le moment où Annabelle sortit de chez Vivianne, visiblement bouleversée. Vivianne la suivait, pressant le pas. Elles entrèrent dans la forêt, suivies à distance par les deux enquêteurs. Elles marchaient rapidement, elles semblaient se disputer, leurs éclats de voix leur parvenaient mais indistinctement. Elles se rapprochèrent un peu trop près du viaduc de la voie ferrée. Les deux hommes médusés les virent en arriver aux mains ; ils eurent d’abord l’impression qu’elles allaient se battre avant de réaliser qu’une des femmes tentait de pousser l’autre. « Cette fois, je t’arrête, Foi de Bolek »… mais avant que le jeune homme n’ait le temps d’agir, Milo sortit son arme « Vivianne Dolin, vous êtes en état d’arrestation pour les meurtres de Christophe Graillot, Stéphane Candussi et pour tentative de meurtre sur la personne d’Annabelle Graillot ».
Le temps sembla suspendu.
Vivianne fixa Annabelle et sous ses yeux horrifiés se jeta dans le vide.

Et rien d’autre

– Tu veux dire qu’elle a fait tout ça par amour ?
Emma était encore sous le choc des révélations des événements de la veille. Quand elle avait entendu passer devant chez elle les camionnettes des secours et de la police, elle avait fini par suivre le flux des curieux en direction du viaduc. Scènes trop familières… sensation de déjà-vu… La police, les badauds, les journalistes, les commères et le corps, là-bas, sous une sorte de drap. Elle était restée tétanisée une bonne heure, jusqu’à ce que Milo la repère et lui conseille de rentrer chez elle «Je t’appelle demain matin ? » «Je travaille chez Agathe à 8h30, on s’y retrouve ? Je la préviens ».

C’est ainsi que les deux enquêteurs se retrouvèrent le lendemain chez la vieille dame, après une nuit presque blanche. Si Milo semblait plus serein, Bolek portait encore les marques de la violence du drame dont il avait été témoin. En peu de mois, il y avait une sorte d’accélération dans sa formation… Il n’avait pas encore réussi à déterminer si la routine d’avant lui manquait ou non.

Une belle lumière emplissait la cuisine où Agathe s’activait à son rythme nonchalant. Du café et du thé avaient été préparé et une douce odeur de brioche sortait du four. « J’ai pensé que ça vous ferait du bien, et il n’y a que de la fleur d’oranger dedans » leur glissa malicieusement Agathe, en posant des pots de confiture sur la table.
Bolek prit le temps d’avaler son café, puis répondit à Emma « En tous cas, c’est ce que Vivianne a expliqué à Annabelle, genre crime passionnel…  »
Agathe sourit :
– C’est une façon de voir les choses. Pour moi, Vivianne a dégagé un rival qu’Annabelle n’aurait sinon jamais quitté, ne serait-ce que pour l’argent. Et pour y parvenir, elle s’est servi du pauvre Candussi comme d’un outil avant de s’en débarrasser. Je ne l’aurais pourtant jamais imaginée femme fatale avant toute cette histoire… Quelle manipulatrice !
Emma insista « Mais alors pourquoi tenter de tuer Annabelle ensuite, si elle l’aimait ? »
Milo prit la parole « Parce qu’elle a refusé de partir avec elle et que visiblement dans sa colère Vivianne a lâché le morceau, genre « après tout ce que j’ai fait pour nous ». Vivianne a compris que pour Annabelle, il n’y avait pas de nous, qu’il n’y en aurait jamais, pire ! Qu’elle allait la dénoncer. Quand même… elle a bien failli berner son monde en laissant les empreintes de Graillot sur la serpette… il lui en a fallu du sang froid… mais heureusement, elle a laissé un peu de son ADN sur Candussi, on peut remercier Gallard pour sa minutie. »

Milo se resservit une part de brioche et décida de changer de sujet « Agathe, dites-moi, vous n’avez pas eu de problème avec la famille de Fauque ? »
– Non, c’est plutôt surprenant d’ailleurs. Ce manque de réaction ne leur ressemble pas.
Milo et Bolek échangèrent un regard que la vieille dame fit mine de ne pas voir.
– Et puis qui sait, soupira-t-elle, la maison sera peut-être mise en vente quand toute l’enquête sera terminée. Ça ne me déplairait pas d’avoir un voisin sympathique cette fois, ajouta-t-elle en adressant un clin d’œil à Milo. Vous savez, il ne faut pas nécessairement de tout pour faire un monde, il faut du bonheur, et rien d’autre.